Les progrès de la médecine crapuleuse

Article paru dans "Sport et Vie" hors série N° 9

 

 

 Chaque nouvelle découverte médicale possède son versant noir à l'origine de nouvelles toxicomanies et de dopage. Selon le Professeur Jean-Paul Escande, cette médecine crapuleuse n'est pas différente de sa prestigieuse consoeur dans sa phase de recherche.

Seulement dans ses applications !

 

 

Dans un article récent, vous parliez de médecine crapuleuse à propos du dopage.

Oui, c'est une médecine crapuleuse! Quand les gens nous parlent de produits de substitution chez les athlètes, par exemple, j'ai du mal à faire la différence avec le discours du docteur Mengele, qui nous expliquait qu'en brûlant des juifs dans de l'eau bien chaude, puis en les plongeant dans de l'eau bien froide, on faisait progresser la science.

 

D'après vous, s'achemine-t-on vers la découverte ou la mise au point de nouveaux produits dopants dont on ne soupçonne pas les effets ou l'efficacité ?

C'est l'évidence même! Cela s'inscrit dans l'histoire de la médecine. Au début, on se préoccupait de ce qui déclenchait la maladie. Puis on a voulu comprendre ce qui faisait fonctionner un organisme normal. L'érythropoïétine et l'hormone de croissance ne sont jamais que le prolongement des travaux du prix Nobel de Médecine de Stanley Cohen et Rita Levi-Montalcini en 1986 sur la découverte des facteurs de croissance. Or, l'effort scientifique ne va pas s'arrêter là. On ira de plus en plus profond pour identifier de nouvelles molécules que l'on essaiera ensuite soit pour compenser des carences (c'est la médecine classique), soit pour induire un sur-régime de fonctionnement et c'est le dopage! Nous entrons donc dans une ère tout à fait dangereuse qui doit permettre la fabrication d'un homme vivant au-dessus des moyens de l'humanité, par l'adjonction de produits d'origine scientifique.

 

Ne pourra-t-on pas restreindre ces dérapages?

Cela pose la fameuse question : qu'est-ce que l'humain fait du progrès technique ? Il y a plusieurs années, un colloque à New York était intitulé doing better and felling worse" (faire mieux et se sentir plus mal). Moi je crois qu'il faut changer cela par "willing better and doing worse", c'est-à-dire qu'on espère du mieux, mais qu'on fait pire! Je crains ainsi qu'à l'heure actuelle, la plupart des progrès soient utilisés de manière tellement incontrôlée qu'ils se retournent contre nous, ou du moins qu'ils révèlent des effets d'accompagnement dévastateurs. Je ferais même un parallèle avec les progrès des modes industriels de production qui se sont traduits par l'exclusion et le chômage.

 

Les progrès de la science peuvent aussi concerner les méthodes de détection. Ne pensez-vous pas qu'à l'avenir on puisse rétablir les tests dans un rôle vraiment dissuasif ?

A condition de ne pas s'enfermer dans une dialectique "je ne vois rien donc je ferme les yeux". Il faut ouvrir les yeux! Où est-il écrit que le dopage se limite à des tests sur la composition des urines ou même du sang. Si quelqu'un prend quinze kilos de muscles en six mois, est-ce que cela ne suffit pas pour vous mettre la puce à l'oreille ? A l'hôpital, je passe mon temps à détecter des maladies sans trouver toujours l'agent causal. Si je vois quelqu'un qui vient avec un énorme urticaire causée vraisemblablement par une prise de pénicilline, je ne vais pas lui dire: "mon cher, si je ne trouve pas de pénicilline dans votre organisme, rentrez chez vous!" Je vais le traiter pour allergie à la pénicilline sans avoir trouvé la pénicilline. Tout est comme ça. On a rarement la preuve absolue de ce que l'on traite. Cela n'empêche pas d'avoir des quasi certitudes et même des certitudes indirectes.

 

Certains aujourd'hui ont envie de tout laisser tomber, d'abandonner la lutte contre le dopage. Est-ce une forme de défaitisme ou de réalisme ?

C'est d'abord une forme de lobbying. A l'heure actuelle, je vois deux catégories d'anti-dopeurs : les anti-dopeurs à but anti-dopage, et les anti-dopeurs à but pro-dopage et lucratif. D'une part, il y a des gens qui nous font de grandes leçons d'éthique et de biochimie, qui nous disent comment il faut faire, qui interviennent dans la presse et qui, en définitive, contribuent surtout à noyer le poisson. Et de l'autre, là c'est plus grave, on trouve des spécialistes qui prônent l'abandon de la lutte pour s'en mettre plein les fouilles encore mieux que maintenant.

 

Mais pourquoi exige-t-on cette pureté quasiment virginale des sportifs alors qu'elle n'existe presque nulle part dans la société ?

Parce qu'il s'agit d'une activité publique. Cela signifie que le sportif qui se dope ne laisse pas aux autres le choix de ne pas le faire. En outre, il propose un modèle discutable et contraignant à des centaines, voire des milliers ou des millions de spectateurs. Cela explique que les joueurs soient considérés comme des références, à l'âme pure, telles des vestales des temps modernes. Mais effectivement, on est beaucoup plus sévère avec eux qu'avec le commun des mortels. L'autre jour, j'ai proposé à un collègue de m'accompagner à l'Académie française, le jour d'une intronisation. Nous devions débarquer en tenue d'huissier, contraindre le nouveau venu à nous suivre aux toilettes, à la fin de son discours, et nous lui dirions : "Nous allons examiner votre urine, vous pourrez vous rasseoir sur votre siège, mais si vous êtes positif, alors on vous jette dehors!" Quelle sera sa réaction ?

 

Il vous répondra que sa santé n'est pas votre problème...

C'est très possible. Mais comment définir ce qui est du ressort sociétal et du ressort personnel ? L'autre jour, je demandais à un ami socialiste : "les femmes qui montent des paquets jusqu'au huitième étage sans ascenseur, est-ce que tu ne serais pas favorable à un projet de loi leur permettant d'avoir accès à l'EPO ou à l'hormone de croissance ? Elles se sentiraient beaucoup mieux, ce serait un beau projet social !" Cela fait rire. En fait, le problème est très sérieux. Si l'on maîtrise les processus de surnaturation, pourquoi n'en ferait-on pas profiter tout ceux qui en ont besoin ? Des gens qui déménagent des pianos ou qui portent des lourdes charges ! Cela pose un problème énorme à la société. Il est temps de se poser ce genre de questions.

 

 

Propos recueillis par Fabrice Moth

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